ARTICLE SUR LA DANSE ARMENIENNE

ARTICLE  PARU DANS LA  REVUE           ARMENIA           1987

 

LA DANSE ARMENIENNE           par Jiraïr MADILIAN

 

 

Il est important de considérer les danses arméniennes d’un point de vue scientifique afin d’en mieux discerner le sens.

La signification profonde des danses en général s’est progressivement estompée pour n’en laisser que les formes au début du 20ème siècle. Essayer d’en retrouver le sens originel par analogie, par l ‘analyse même, est souvent insuffisant s’il manque les sources.

Celles-ci sont à vrai dire rares et certainement la danse arménienne aurait perdu grandement de sa valeur éthique sans l’œuvre monumentale de Mme Serbouhi S.Lissitsian, feue docteur ès arts en Arménie.

Née à Tiflis en Géorgie à la fin du siècle dernier, fille de Stepan Lissitsian fondateur de la première équipe d’ethnographie arménienne, elle a hérité des connaissances de son père et s’est particulièrement penchée sur l’étude des danses villageoises.

Après en avoir répertorié plus de mille, son œuvre fut de les perpétuer en accordant une grande importance à la signification exacte du mouvement et des lignes chorégraphiques.

Cette femme, peu connue en occident, mérite un hommage pour avoir sauvé un héritage séculaire. Les explications qui suivent proviennent de ses œuvres.

Plusieurs verbes sont utilisés en arménien pour danser. Le plus ancien est " Gakavél " qui vient de " gakav " la perdrix. Danser signifiait donc se mouvoir d’une jambe sur l’autre et s’envoler comme la perdrix. Ce terme est désuet. " Khaghal " est plus usité dans la tradition et désignait la danse individuelle ou collective où l’improvisation et le sens du jeu ( Khagh ) était la base des rapports.

Le verbe le plus usité de nos jours est " Barél " , de " Bar " chaîne de montagnes.

" Barél " signifie se disposer en chaîne et se mouvoir collectivement sous l’impulsion d’un meneur.

Actuellement ce verbe est adapté à tous les styles de danse.

Les danses collectives mixtes en chaîne revêtant les aspects ethnographiques les plus divers étaient à l’origine dédiées au culte de la fertilité.

A l’origine, elles étaient simplement chantées et dansées, les paroles révélant le sens religieux de cet acte rituel où l’on invoquait les bénédictions divines sur les œuvres humaines.

La chaîne était dirigée par le meneur ou Barabéd appelé aussi Bari ghégavar, Barpachi, Kiondbachi barakloukh.

On appelait communément les rondes Kiond ou Chertchabar. Le second à ses côtés, dénommé Oknagane aidait à ce que les participants soient tous dans le rythme et l’impulsion de ses mouvements. Ceux-ci exprimaient le caractère humain et la philosophie vécue dans le village.

Le dernier de la danse se nommait Barabotch ; à l’instar du second il veillait à ce que les lignes et les mouvements soient strictement respectés.

Ces danses étaient établies par catégories d’âge, suivant leur sens : les enfants, les adolescents, les adultes et les vieillards. Ces deux dernières accordaient davantage d’importance à la signification philosophique des danses, le bien et le mal étant les tendances à mettre en évidence.

Lorsque leBar " se déroule à droite, le courant est positif et tous sont pénétrés de joie et de bonne humeur.

Dans le sens contraire, on faisait appel aux êtres mûrs pour vaincre et neutraliser les mauvais esprits. Ces danses dites " Tars barér " étaient souvent lentes, très intériorisées, lourdes et saccadées, interprétées essentiellement par des personnes d’âge mûr ,au caractère affirmé.

La ligne droite tracée dès le commencement est en réalité une introduction à la danse qui a son apogée lorsque le cercle est fermé. Le cercle représente le monde et les participants se meuvent autour du feu central, source de lumière et de vie.

Aller en avant vers son centre était signe de purification. C’est le sens de la vie. Aller en arrière signifiait vaincre les ténèbres.

A droite était le sens positif, à gauche le sens négatif. Les danses dites " Choror " par leurs mouvements oscillant de droite à gauche mettent en évidence cette dualité du bien et du mal.

Vers le haut était l’univers inconnu des dieux, ou du bien, le monde spirituel.

En bas , le monde terrestre humain qu’il fallait dominer et maîtriser.

Les danses " Vér Véri ", " Tercht bar ", dirigées vers le haut, se dégagent de l’emprise terrestre pour s’envoler ; au contraire des " Kiond " qui sont martelées dans le sol montrant ainsi le pouvoir de l’homme sur la nature.

Nous avons eu jusqu’à présent un ensemble de considération sur les " Bar " ou danses en chaîne, liées à l’antique culte de la fertilité et dédiées à sa déesse Anahid.

Les danses mixtes revêtent aussi d’autres formes.

Les rondes avaient un caractère religieux affirmé notamment celles du " Derentez ", fêtes ou l’on allait devant le seigneur se purifier autour du brasier allumé dans la cour de l’église. Ensuite chacun transportait chez soi un peu des cendres en souvenir de la purification.

La relation sociale entre les êtres s’exprime à travers les " Khagh ", les hommes et les femmes y montrent leur caractère. Un objet peut déclencher le motif du " Khagh " . Par exemple le foulard qui avait chez les anciens un sens magique , contenant puissance et pouvoir. Celui qui le tenait devenait chef en esprit. Les " Khagh " sont très nombreux et se dansent par catégorie d’âge En sont exclus les vieillards.

Nous distinguerons maintenant les catégories dans lesquelles s’intègrent les danses d’hommes et de femmes.

Les danses d’imitation animale où chacun des deux sexes affirme ses qualités tant physiques que mentales, en s’identifiant à un animal .

Par exemple dans le " Kotchari " où les hommes seuls se tenaient en chaîne, il fallait par ses frappes de pied dans le sol montrer sa force physique et son emprise sur la nature en s’identifiant au b élier, animal des forces viriles.

Il en est de même pour les femmes qui dévoilent leur charme ; leur sensibilité féminine en incarnant la biche.

Les danses d’imitation animale sont diverses : danse de l’ours, de la perdrix, sauts de moutons, combats de béliers, galop de cheval…

Les danses professionnelles sont plus explicites. Point n’est besoin d’en rechercher le sens. Elles racontent la vie des moissonneurs, des pêcheurs, des vendangeurs, des fileuses, des bergers, des lavandières…

Les danses masculines ont souvent un sens martial telles les danses guerrières, celles des cavaliers où chacun fait des prouesses, les simulacres de combat destinés à maintenir les guerriers en éveil…

Les danses connues sont le nom de " Kotchari " " Vér Véri " étaient exclusivement masculines.

Les danses féminines expriment la grâce , qualité primordiale pour les jeunes filles. Elles mettent en valeur l’expression du regard accentuée par le jeu des bras et des mains.

Toute jeune fille bien éduquée devait savoir danser les " Naz bar " devant ses parents ou des invités à l’intérieur d’une maison ( Dane barér ).

A l’extérieur dans les champs les danses " tachdi barér " dévoilaient un autre côté de la personnalité féminine avec des mouvements plus libres.

Les femmes , le soir au clair de lune , se réunissaient pour danser des " Irignayine barér ", danses du soir . Elles chantaient leurs espoirs, exprimaient leurs rêves avec des gestes gracieux tournées vers la lune. Les danses féminines antiques, désuètes, ont laissé de nombreux gestes dans les " Naz bar ", danses de grâce. S’élevant en signe d’adoration pointées vers le ciel ils montrent nettement qu’en des temps reculés ils traduisaient un instant de prière et de communion profonde avec les cieux. Les anciennes danses rituelles des vestales des anciens temples, devenues profanes après l’adoption du christianisme, ont survécu de cette manière. Leur signification profonde s’étant éteinte, les gestes se sont perpétués dans une autre éthique, celle de la grâce et de la beauté physique, des bonnes manières inhérentes à toute jeune fille digne et bien éduquée.

Toutes les traces historiques sur les danses de cour ont disparu. Toutefois il est possible de les reconstituer en partie car certaines dites " populaires "utilisent des pas classiques ressortant du registre des mouvements habituels. On a la nette impression que le peuple a récupéré des pas de ces danses nobles ou princières comme pour en perpétuer la mémoire.

Certains quadrilles où les hommes et les femmes s’invitent mutuellement utilisent des mouvements de base que l’on retrouve dans les danses des cours d’occident.

Ces danses princières ressemblaient à des menuets à l’expression austère et au port de tête rigoureux des chevaliers et des princes.

Dans l’ensemble des danses présentées, ajoutons que les danses villageoises ( où l’on s’en donnait à cœur joie) ont laissé de nombreux mouvements intéressants, l’improvisation y trouvant une place majeure.

Ces danses libres permettaient le défoulement des participants, les hommes particulièrement. Dans la danse " Chalakho ", le motif de la danse était le châle, prétexte à tout mouvement, saut, pirouette, prouesses personnelles. Ces danses d’improvisation se retrouvent aujourd’hui dans toutes les festivités, la joie étant le moteur des impulsions des mouvements.

Tous ces mouvements de danse, dérivés des bases traditionnelles sont utilisés de nos jours dans des chorégraphies, évocations historiques, créations inspirées de thèmes traditionnels. Ces mouvements sont en quelque sorte des prolongements des pas d’origine.

Les bases de la danse classique académique faisant école dans le monde de la danse, elles apportent aussi des possibilités corporelles inexplorées qui, s’amalgamant parfaitement aux données traditionnelles, ouvrent des horizons non-explorés.

C’est ainsi que se nomme de nos jours la danse de caractère, très répandue en Europe de l’est, peu en France, et dont nous connaissons une œuvre célèbre : le ballet Gayané d’Aram Khatchadourian.

Les essais de danse créative où se rencontrent les normes des danses contemporaine et de la danse arménienne, sont entrepris et méritent d’être développés pour élargir le champ de vision de la tradition. Ces œuvres revêtent un caractère arménien dans la mesure où est traduite une sensibilité d’origine mais il est une limite dans le domaine de la création où il est prématuré de répertorier les mouvements, la création étant un langage universel où peuvent se mélanger les influences les plus diverses.

Ayant essayé d’établir un panorama de la danse arménienne, nous pouvons conclure avec certitude que ce domaine est particulièrement riche et ouvert à l’avenir.

La danse arménienne constitue comme la culture en général une trame sur laquelle se greffent les motivations de chaque époque.

Saura-t-elle concilier le moderne et l’ancien ?

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